L’abbé effacé sur le mur du jardin des Deux-Nèthes

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Oublié, balayé, l’abbé Pierre : en mai dernier, son image, inaugurée en 2011, a été effacée sur le mur au fond du jardin des Deux-Nèthes. En septembre 2024, un élu du XVIIIe interrogeait notre association sur la présence de cette image : nous avions évoqué ce sujet sans trancher (ce n’est pas notre rôle). Et expliqué notre position dans le journal de l’automne-hiver 2024*. La décision a finalement été prise.

 

 

De la mairie du XVIIIe à la mairie de Paris, qui s’est penché sur la présence de l’abbé Pierre sur le mur du jardin des Deux-Nèthes ? Et qui a pris la décision de l’effacer ? Oublié, balayé. Effacer l’abbé Pierre, des élus piaffaient d’impatience. Qui se fout du passé ?

En septembre 2024, alors qu’un élu du XVIIIe interrogeait notre association, on n’a pas tranché ce dilemme. Déclic 17/18 étant la mémoire de nos quartiers (qu’il est doux d’être reconnu quand on a besoin de vous…),  cet élu voulait tout connaître de l’installation de cette fresque : réalisée quand, par qui, dans quel but, quel en avait été le coût…

Nous comprîmes très vite que « des gens », on ne saura pas qui, se scandalisaient de cette image alors que, depuis peu, sortaient enfin au grand jour des informations que l’on murmurait depuis bien longtemps, dès les années 1950 : l’abbé Pierre avait été aussi un sale type.

 

Encensé sans doute trop vite !

Ainsi, interpelés et heurtés par cette volonté d’exclusion, aussi massive et aveugle que l’avaient été ces campagnes d’adhésion à des personnalités médiatisées, nous répondîmes à cette demande en fournissant toute une série d’informations que nous possédions et d’autres que nous avons su trouver. Tout en mettant en garde contre la tentation d’effacer les images, d’effacer la mémoire de personnages qu’on avait encensés, un peu trop vite sans doute.

Ces informations, nous les avions publiées dans le Journal de déclic 17/18 n°45 automne-hiver 2024 pages 12 à 15 « Faut-il effacer l’abbé Pierre ? »*

Rappelons-en quelques points principaux. La fresque avait été inaugurée le 21 janvier 2011 par Bertrand Delanoë qui déclarait : « Je souhaite que ce ne soit pas titre éphémère que l’abbé Pierre s’installe ici mais à titre définitif ».

L’auteur choisi pour réaliser cette œuvre était le grapheur JonOne, new yorkais d’origine dominicaine. Né en 1963, il aurait été proche de Basquiat. On ignore quelle fut sa rémunération : Art Price estimait récemment que des peintures de JonOne qui se vendaient 30 000 $ en 2007 atteignaient les 100 000 $ en 2018. En effaçant la fresque, la Ville de Paris a-t-elle réglé cette question, sans parler de la propriété intellectuelle ?

Pour faire bonne mesure, nous avions évoqué aussi la vandalisation des statues de Colbert devant l’Assemblée nationale, du général Gallieni devant les Invalides, outrages promptement effacés. Mais il avait fallu quatre longues années et de multiples rappels de la secrétaire perpétuelle de l’Académie française pour qu’une statue de Voltaire installée depuis des lustres à proximité de l’Institut, barbouillée à la peinture rouge en 2020 (on déchiffrait NTM Voltaire Fuck), soit enfin réinstallée par la mairie de Paris : difficultés techniques ou crainte de déplaire ? Déplaire à qui, aux vandales ?

 

Brûler ce qui a été encensé

Au Jardin des Deux-Nèthes, mieux aurait valu ne pas effacer l’abbé, quitte à apposer à proximité immédiate de la fresque un panneau rappelant ce qui il avait été, pour le meilleur et pour le reste. La rédiger n’aurait pas été facile mais c’était l’affaire de ceux qui avaient pris l’initiative de la fresque ou qui s’en veulent les héritiers… A moins de suggérer à quelques vandales d’asperger la fresque de sauce tomate (serait-elle bio, au moins ?). Cela se fait beaucoup depuis quelques années, mais, la pluie aidant, ce n’aurait pas été durable…  

Ne nous faisons pas trop d’illusions : on connaît cette hargne qui s’exprime envers des personnes accusées tardivement, à tort ou à raison, des pires avanies. Jusqu’à ce que les sectateurs de l’effaçage s’effacent entre eux. N’a-t-on pas assisté à de virulentes accusations envers des élus et pas des moindres, au sein d’un même courant politique, d’un même parti ? L’argument mis en avant pour certains : des allégations de donjuanisme, on était loin semble-t-il, des agressions imputées à l’abbé Pierre. Plusieurs de ces élus encore très verts ont été ainsi balayés. Oubliés ?

On sait où ça commence. On sait aussi comment ça continue.

Dans les années 1970, la French theory faisait florès dans les universités américaines, ça a donné le wokisme puisqu’il faut l’appeler par son nom. Quelques décennies plus tard, par réaction, il a largement contribué à la montée et à la victoire du Trumpisme, sabre au clair.

 

Baisers volés et tristes tripotages

Au-delà de cette mise en garde contre le désir farouche d’effacer, revenons à l’abbé Pierre.

Depuis la publication de notre article en novembre 2024, on en a appris plus encore sur le comportement de ce personnage. Il ne s’agissait pas seulement de baisers volés, de tristes tripotages à quoi auraient dû répondre paires de gifles ou coups de genou bien ajustés, mais d’un modus operandi quasi systématique. Mais si on peut « en coller une » à Henri Grouès, on ne gifle pas l’abbé Pierre, un ecclésiastique, ce à quoi les personnes qui l’ont approché étaient sensibles : un saint pour certaines d’entre elles. Une de ses victimes confie : « J’ai l’habitude de me défendre. Mais là, c’était Dieu. Comment vous faites quand c’est Dieu qui vous a fait ça ? » Ce que résumait un responsable du diocèse de Grenoble : « Quand on place un homme au-dessus de la mêlée, on prend un risque, celui d’installer la possibilité d’abus et de domination. »

La mise à mort posthume de l’abbé fut à la mesure de la manipulation, de l’aveuglement et du silence qui avaient régné pendant tant d’années.

 

Les élus doivent-ils s’inviter à la curée ?

On est passé du « pas de vagues » à une tempête dévastatrice : détruire disent-ils… L’abbé Pierre était un grand malade mental, sans doute depuis sa prime jeunesse. Ceci était connu dès le début des années 1950 par sa hiérarchie religieuse au plus haut niveau et aussi par le pouvoir d’Etat. A la fin des années 1950, il fut durablement et discrètement hospitalisé en Suisse Le motif réel resta longtemps caché dans ce pays à la discrétion assurée. C’était trois ans après l’Appel de l’hiver 1954 qui avait fait de l’abbé Pierre une célébrité. L’état savait, l’Eglise savait, les proches savaient.

Mais les « simples citoyens » ? On nous aurait menti ? Soixante-dix ans d’omerta !

Qui aurait osé révéler la vérité sur ce personnage si médiatique qui, pendant des années, disputait au commandant Cousteau le titre de personnalité préférée des Français ? Chacun avait su se créer une silhouette, bonnet rouge pour le marin, ensemble béret-barbe-pèlerine-canne pour l’abbé, avant la salopette de Coluche…

 

Alors, on instruit à charge ?

Oui, mais l’abbé Pierre a été aussi le résistant qui passait en Suisse des enfants juifs ainsi que bien d’autres persécutés jusqu’à un frère du général De Gaulle gravement handicapé, l’aide aux réfractaires du STO, l’aumônier de la marine sur le Jean Bart des FFL (Forces françaises libres), le maquisard du Vercors, élu et réélu député de 1945 à 1951, le fondateur d’Emmaüs si médiatisé, trop médiatisé.

Henri Grouès paie maintenant pour les frasques de l’abbé Pierre, fautes bien réelles qui nous ont conduits à le traiter de sale type. Mais, répétons-le, ce grand malade mental dont le cas relevait d’un cordon sanitaire, pour lui et pour les autres, a été instrumentalisé par toutes les hiérarchies parfaitement au courant, estimant sans doute qu’il faut inventer des idoles.

Dans ces années d’après guerre, de grave crise du logement, d’un lent déclin du fait religieux, l’image de l’abbé Pierre était brandie. Et la création d’un mythe qui arrangeait bien du monde, à commencer par le principal intéressé… Alors que de hautes personnalités, de grands élus s’affichaient à ses côtés.

Et c’est toute la question de la notoriété. De ce personnage, qui avait certes de bonnes dispositions, on a fait un héros, un surhomme. Dans quel but offre-t-on à l’admiration des foules ce type de créature ? Faut-il s’étonner si parfois elle échappe à ses concepteurs ?

Henri Grouès, produit du star-system, en était aussi une victime, certes consentante. Mais ce système peut dévorer ses idoles. On manipule l’opinion publique et puisqu’on a adoré, vite on doit brûler !

On aurait pu ne pas représenter l’abbé Pierre. Mais dès lors qu’il était là, ne pas l’effacer, au nom d’Henri Grouès.

 

Un que les effaceurs ont oublié d’effacer

A Paris, pas de rue Robespierre sinon de 1946 à 1950 mais la plaque ne fut jamais posée.

Mais, tout près de Paris, des rues Robespierre à Bagnolet, Bobigny, Malakoff, Montreuil (et même une station de métro). Il ne semble pas que Maximilien Robespierre se soit jamais montré importun avec les dames. Il se contenta d’en envoyer à la guillotine un nombre considérable de ses compatriotes.

Au risque de déplaire, citons le philosophe Pierre-André Taguieff : « Nous observons l’installation d’une nouvelle contre-culture hyper-morale et néo-puritaine, qu’on peut qualifier de « wokiste », en passe de devenir policière et tyrannique, sous les drapeaux trompeurs du « progressisme ». Ses représentants surveillent, sermonnent, interdisent, condamnent et sanctionnent. »

Philippe Limousin

 

 

L’abbé décoré : reconnaissance et hypocrisie sociale 

 

Au lendemain de la guerre, Henri Grouès a reçu de nombreuses médailles à titre militaire :

- croix de guerre 1939-1945 avec 2 palmes 1945 et 1946

- médaille de la Résistance française 1945

- médaille des Evadés

- croix du Combattant volontaire

- médaille de la Résistance belge 1947

- Chevalier de la Légion d’honneur à titre militaire 1946

 - En 1958, on songe à élever au grade d’officier celui qui est désormais l’abbé Pierre. Un prince de l’Eglise, Mgr Felletin, archevêque de Paris, en dissuade Edmond Michelet ministre des anciens combattants, grand résistant : « Il semble préférable actuellement de faire silence sur lui ».

Après cette mise en garde, l’abbé Pierre devra attendre 1981. Mais on savait…

Les promotions dans l’ordre de la légion d’honneur continuaient pourtant :

-  Commandeur en 1987

-  Grand officier en 1992. Jacques Chirac, alors maire de Paris, pose avec l’abbé Pierre

 Depuis le milieu des années 1950, l’Etat savait…

Date de publication : 
18 décembre 2025